Le soleil se couche sur la ville d’Ignis et le marbre cuisant de la cité commence tout juste à refroidir. Les temples du panthéon gynéen se sont vidés. Les débats de la curie ont cessé. Les commerçants du forum plient bagage, tandis que les porteurs, harassés, s’affairent à rentrer les marchandises.
Non loin de là, dans la plus sordide macellum de la capitale, Taurion se hâte. Le jeune homme nettoie, range, astique les couteaux de l’abattoir. Les plans de travail sont encore en désordre, la liste des tâches à faire est encore longue… Son cœur bat la chamade alors qu’il regarde la nuit tomber avec anxiété… L’heure du concert approche ! Il prend une grande inspiration, joint les mains au-dessus de sa tête avant de les reposer sur sa chevelure brune. D’un geste rageur, il se débarrasse de son tablier, se débarbouille avec le fond d’un seau d’eau et se frotte les bras avec un mélange d’herbes aromatiques. Thym, romarin et laurier pour essayer de couvrir l’odeur métallique et viscérale de la boucherie. Puis le jeune homme se précipite vers la sortie sous le regard foudroyant du contremaître. Libre !
L’air frais de dehors souffle dans ses cheveux touffus et un sourire se dessine sur son visage oblong. Ce soir, Picube, le plus grand virtuose que les Muses aient jamais consacré, donne concert au Colosseum Astraeus : celui qu’on idolâtre comme l’apôtre de la débauche et de la subversion est la promesse vivante d’une expérience musicale métaphysique. Taurion charge à travers l’avenue du Cardo Maximus qui relie le temple du panthéon à l’amphithéâtre de la capitale. La rue est illuminée de torches et de braseros. Son cœur s’emballe. Les bruits de la ville s’estompent, le rythme de ses foulées s’accélère. L’euphorie s’empare de lui, l’extase est au bout du chemin.
“Je suis post punk pandémonium.
J’ai la farimo Marino de mon cheffo illetro.
Depuis mon gellase, je m’en bats la pellase
Parce que La divitasse de toute fasse
m’encullasse de feu mes doigts
M’enrage de la relache
Dans la fouasse faut vraiment pas choire de la culasse !”
La foule en transe scande et vibre à l’unisson alors que Picube déroule sa chanson aux paroles insensées. Sa voix écorchée tonne à travers le colosseum pendant que sa main volatile enflamme les cordes d’argent de sa guitare fantasmagorique. La capitale impériale bouillonne alors qu’il chante, hurle, invoque un Typhon qui souffle un vent de rébellion dans les cœurs des citoyens d’Ignis.
“De la mangeoire aux fakitas
Que les riches tant qui tasse
Se laisse aux autres que de la vague à l’ame
Des repères qui s’éter
jusqu’à ce que s’etend la flamillium
De la rebellium in vitrium”
Ce soir, le public n’est pas composé de simples plébéiens, de fonctionnaires débordés ou de matrones désabusées. Ce soir, la foule est un magma d’émotions en éruption qui exorcise en communion toutes les frustrations de la société impérieuse d’Ignis.
“Je suis post punk pandemonium !
J’attends la gitale qui détale
Qui pallodium la détrium
Sokios le peuplios !
Eternele la flammel de peine
Faudrait qu’on pétale ce putain de dédale
Je ne serais de fuquoir. Derogenium ! »
— Dérogenium ! reprend la foule, dans un cri libérateur.
Taurion exulte, transi et libéré de ses soucis, de ses frustrations, de sa boucherie, de son abattoir minable. Même si ce n’est que pour une soirée, il se laisse rêver de nouveau et se donne même le droit d’aller chercher un petit verre de rouge à la buvette. Il commande un vin bien corsé. Le serveur le fait patienter.
Sur la scène, le silence retombe. Les braseros sont éteints un à un jusqu’à ce qu’une seule torche illumine Picube. Tout le colisée retient son souffle. Son masque de bronze est perlé d’un diamant taillé sur la joue qui brille de mille feux. Travesti en vestale, il se dresse au milieu du tableau final du concert, un hommage aux déesses du Panthéon gynéen. Taurion récupère un gobelet en terre cuite posé sur la table par le serveur. Sa main frôle celle d’une étrangère et ils échangent un regard confus. Le jeune homme prend une grande gorgée de vin. Elle essaie de l’arrêter. Arômes sucrés, épices, miel… à l’évidence, ce n’est pas ce qu’il a commandé. Il lui rend son gobelet, elle lui retourne un sourire amusé. Elle finit d’une traite le reste du verre.
Le chœur de chanteuses résonne en une note unique pour la dernière chanson. Une chanson d’amour aux paroles pleines d’espoirs.
“Relève la tête et donne-moi ta main !
Regarde-moi ! Partageons un rêve !
Reste ! Au moins jusqu’à demain matin,
Jusqu’à ce que les Déesses et le Soleil se lèvent !”
Deux corps s’étreignent dans la pénombre du concert, libres et désinhibés…

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