Ignis est une cité prospère, berceau du culte gynéen, centre du monde pour certains et surtout capitale d’un empire qui s’étend d’une mer à l’autre. Au cœur de la cité, juste au-dessus de la Curie, s’élève une obélisque pyramidale d’un rouge flamboyant du haut duquel brûle un brasier qui illumine la région. Ce phare monumental symbolise les feux de la Déesse mère dont les flammes auraient créé le monde en embrasant le chaos primordial, une métaphore pour le divin transfigurant l’homme féral et primitif en citoyen éclairé. Cependant, même dans la cité impériale, il existe des lieux perdus par la République, délaissés par les Déesses, oubliés par la lumière. Le plus notoire d’entre eux étant le quartier du Labyrinthe, une enclave urbaine et populaire, un enchevêtrement erratique d’habitations parcourues de rues étroites, le tout coincé entre la façade Nord-Ouest du mur extérieur et un district industriel où se sont regroupés les tanneurs et les potiers de la ville.
À la sortie du travail, Taurion a demandé au contremaître s’il sait où se trouve l’Exodos, le lieu où Persifa lui a donné rendez-vous ce soir.
— Quoi ? Cette popinae mal famée ? Pourquoi tu veux aller là-bas ? C’est un repaire d’ivrognes et de prostituées. C’est là que se rassemble la scorie de la cité ! Un vrai coupe-gorge pour un simplexi… Bah, si tu veux t’en aller t’encanailler, qui suis-je pour juger ? Prends la Via Recta en direction de la porte ouest. Quand tu arriveras à la fontaine de la muse Phémé, descends plein sud. Mais je te préviens ! Une fois dans le Labyrinthus, il y a de grandes chances que tu ne vois plus le phare de la Déesse. Si tu es perdu, fie-toi au bruit de la fontaine et, peut-être, ressortiras-tu entier de ce capharnaüm.
Arrivé au croisement fatidique, le jeune homme considère l’étroite via qui descend vers le labyrinthe et se faufile entre deux insulae aux murs assaillis de graffitis. Insultes, menaces, profanités au milieu des avertissements, des appels à l’aide et des rimes licencieuses. Des mots en pagaille, des couches de dessins intriqués. Un pur concentré de Furor et de Mania au-dessus duquel dominent deux termes bien distincts : “Exodos” et “Planos”, écrits en lettres capitales.
Entendre les pires rumeurs et descriptions du Labyrinthe est une chose mais rien n’aurait pu préparer Taurion à faire face à l’odeur putride des eaux d’égouts, aux couleurs viciées des bâtiments et à la géométrie agonisante des ruelles. Le jeune homme se souvient dans son enfance avoir admiré des fresques champêtres sur les murs des grands domus de notables locaux. Secrètement, il s’imaginait pouvoir s’immiscer dans ces tableaux idylliques, festoyer auprès des rois, saluer les héros légendaires et s’incliner devant des divinités en chair et en os. Mais là c’est bien tout le contraire. Il se retrouve à devoir traverser la pire vomissure de tesselles qu’il a jamais eu le déplaisir de contempler, un mélange entre cloaque à ciel ouvert et dépotoir en décomposition dans lequel l’humain gît comme une matière digérée, prête à être évacuée d’un instant à l’autre.
Chaque pas est un effort pour éviter les immondices jonchant la via. Chaque étale se présentant à lui, une menace sanitaire juste sous son nez. chaque personne le frôlant, une main prête à le détrousser. Mais le pire dans tout ça, c’est bien la proximité, la moiteur, la promiscuité imposée des ruelles congestionnées .
— Un petit bol de ragoût mon beau ? Les ingrédients sont du jour et totalement locaux ! interpellent une vieille dame au rictus défraîchis derrière un chaudron bouillonnant.
Ces petits morceaux de viande qui mijotent dans l’écume grisâtre… Ce n’est pas de la volaille. Et ces champignons… Taurion a vu les mêmes pousser à côté des latrines.
— Hé mon juve’, rends-moi un service ! Garde-moi cette sica jusqu’à ce que je revienne, lui fait un barbu maigre au visage inquiet qui disparaît dans une ruelle oblique, poursuivi par deux brutes épaisses.
Du bout des doigts, le jeune homme laisse tomber dans la fange de la gouttière le surin en bronze qu’on vient de lui mettre dans la main.
— Et toi, le costaud ! Tu cherches un travail ? Tu veux rejoindre notre groupe ? On est les Kleptai Pithekon ? On craint rien n’y personne dans la ville, on est les plus forts ! Lui lance soudain un gringalet à l’œil au beurre noir et à la lèvre fendue.
Le reste de sa bande jappe et s’excite derrière lui. Taurion secoue la tête d’incrédulité. Il surplombe d’au moins deux coudées les énergumènes prétendument apex de toute la canaille de la cité. Il refuse, poliment, mais le désappointement se propage sur leur visages hébétés.
— Quoi ? Comment ça tu veux pas nous rejoindre ? Et tu vas où comme ça, d’abord ? T’as l’air perdu. On peut peut-être t’aider… Quoi ? Tu vas à l’Exodos ?
L’indignation redouble et la colère gronde dans la bande.
— L’Exodos, ça craint ! Planos pour la vie ! scande le chef de meute de manière désarticulée. Tu vas pas aller là-bas, quand même ! Allez, viens avec nous !
Le jeune homme les ignore mais avant qu’il s’en rende compte, il est entouré par la bande de malfrats à l’entrée d’une ruelle déserte.
— Mon nom c’est Simios ! Si j’étais toi, je viendrai tranquillement papoter avec le reste du groupe.
Le chef de meute lui saisit le bras et ses subalternes s’approchent pour l’imiter. Mais un tintement de cloche les fait soudain hésiter. Les regards se tournent vers le fond de la ruelle d’où s’échappent les crissements de roue d’un plaustrum mal entretenu. Un homme blond, la barbe fleurie et à la tunique bleu apparaît à la tête d’une charrette chargée d’amphores. Il tire le véhicule lourdement lesté à la force de ses bras musculeux.
— Vous avez pas autres choses à faire, la jeunesse, que d’importuner les honnêtes gens ? dit le transporteur de sa voix profonde.
L’homme, sans relever le regard de sa route, s’apprête à passer à travers le groupe. A chacun de ses pas lourds, la cloche à son cou tinte d’une note claire. Simios souffle dans ses naseaux, les babines retroussées.
— Pff ! On se retrouvera le baraqué ! dit-il en lui lançant un regard revanchard. Pithekon, on s’arrache ! Planos pour la vie !
La bande détalle dans le désordre le plus total, émettant des cris stridents d’intimidation. Taurion, confus, prend le temps de vérifier sa bourse et ses poches.
— Salve, juvenis ! Mon nom est Keires, se présente le pousseur de plaustrum. Tu as dit que tu allais à l’Exodos ? Je fais justement la livraison pour cette popinae. Donne-moi un coup de main et je te montrerai le chemin !
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