Le chauve a assisté à toute la scène cachée derrière l’entrée de l’enclos. Le jeune homme se détourne, fulminant. Il attrape sa gourde de vin pour en prendre une bonne rasade. Le contremaître vient lui tapoter l’épaule, essuyer la poussière sur ses bras suants. Taurion l’ignore, le vieux travailleur n’en prend cure.
 — Ce taureau blanc est une vraie calamité, n’est-ce pas ?… Ce matin, il a failli piétiner deux ouvriers. J’aurai dû m’en douter quand celui qui me l’a vendu voulait s’en débarrasser à n’importe quel prix.
 Taurion voit les ouvriers de la macellum entrer un à un dans l’enclos, armés de surins. Des sourires, des messes basses… Une rumeur les parcourt. L’ombre des équarrisseurs s’étend sur la robe immaculée du taureau. Ce dernier s’agite, secoue ses cornes comme pour se défendre.
 — Ici, à Ignis, on prend au sérieux les augures. Quand la tranquillité de notre humble établissement est perturbée, nous devons agir au plus vite pour rétablir l’ordre en pratiquant un rituel. J’ai décidé que nous allions sacrifier le taureau au cours d’une cérémonie, le Sparagmos !
 Taurion se retourne, dévisage son supérieur, le vieil homme a le regard perdu, fasciné, agitant nerveusement les pièces de cuivre dans sa poche. Le Sparagmos ? Vraiment ? Ils ne vont quand même pas massacrer et dévorer un taureau vivant juste parce que le contremaître a peur du mauvais œil ! De l’autre côté de l’enclos, Taurion voit la meute d’équarisseurs s’assembler, prêts à passer à l’acte. Le jeune homme secoue la tête, incrédule. Il reprend une gorgée de sa gourde. L’alcool lui brûle l’estomac, le vin fait effet. Son sens de l’équilibre vacille, sa vision se trouble. Son esprit s’agite, s’étend, s’élève et s’atomise en une fine brume planant au-dessus de la macellum.
 — Ça ne fait pas longtemps que tu travailles avec nous. Je t’en voudrais pas si tu veux t’excuser maintenant, mais pour nous, c’est un rite sacré. Ça serait bien que tu participes. Pour l’équipe, pour la macellum…
 Le jeune homme frappe du poing sa station de travail et ses collègues se figent, stupéfaits. D’une traite, il saisit un poignard, traverse la ligne formée par les ouvriers et les fait signe de se reculer en ouvrant les bras en grand.
 — Taurion ? Qu’est-ce que tu fais ?
 Il se retourne pour faire face à la bête esseulée. Le regard du bovin étincelle d’adversité. Sa robe immaculée contraste avec la noirceur et l’insalubrité des lieux. Ici-bas, dans cet abattoir, une telle volonté de vivre est un inconvénient, une anomalie. Tout comme un équarrisseur qui, au dernier moment, aurait un cas de conscience ou une macellum qui échoue à abattre les animaux qu’on lui amène. Est-ce que le cosmos peut refuser de prospérer à cause d’un grain de sable sur le rebord du chemin ?… Taurion met le poignard entre ses dents. Le goût rêche et immonde de la poignée lui envahit la bouche. Si la bête doit être abattue alors c’est à lui que lui revient la tâche de le faire correctement.
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