ADL 2025 – Chapitre 4

 Dans la poussière mêlée de paille de l’enclos IV, les ouvriers de la macellum se sont écartés,s’adossant à la cloison de bois pour ne pas gêner. Ils discutent, s’interpellent, les plus anciens s’inquiètent de voir Taurion s’avancer seul vers le taureau. Les plus jeunes, même à plusieurs, n’ont certainement pas envie de se frotter à ce spécimen extraordinaire. Le contremaître hésite à intervenir. Pour immobiliser un bovin de plusieurs centaines de centumpondiums seul, il faut des années d’expérience et surtout une forme athlétique exceptionnelle.

 Le taureau gratte le sol et s’ébroue nerveusement dans son coin. Son bourreau approche à pas décidés. Un beuglement colérique lui signale de ne plus avancer,  Taurion s’immobilise, les mains en avant et son saignoir entre les dents. Le bestiau est presque à portée de bras. Il lui faut juste un demi pas pour lui attraper ses cornes et contrôler ses mouvements. Il glisse son pied lentement en avant… c’est le geste de trop ! Le taureau charge, le jeune homme jaillit sur ses cornes, les saisit pour les retenir au plus bas possible. Il pousse de toutes ses forces, se tend de l’abdomen jusqu’aux bras pour appliquer tout son poids sur les appendices du bovin et lui garder l’échine pliée sur le côté. Taurion sent qu’il a l’avantage, qu’il est à deux doigts de renverser la bête.  La tension physique est à son maximum mais, après un bref moment, c’est au contraire le bovin qui trouve juste assez d’espace pour réajuster l’encolure. Les muscles du bestiau s’alignent, roulent sous son derme et se contractent avec une violente harmonie. Une puissante poussée ébranle le corps du jeune homme qui s’écrase contre le crâne du taureau. Sa posture s’effondre, ses bras se cramponnent désespérément aux cornes de la bête alors qu’il est balayé comme un fétus de paille.

 — Attention, Taurion ! hurle le contremaître.

 Une deuxième poussée vient pour le balayer. Mais cette fois, plutôt que de résister, le jeune homme pivote sur ses jambes, se désaxe et évite la charge. Il passe sa hanche sous la bête, le rejette en avant puis fauche ses pattes antérieures avec l’intérieur de sa jambe droite. Le taureau, emporté par son élan et privé de ses appuis avant, perd l’équilibre. Sa chute produit un claquement rauque qui secoue toute la macellum. Lorsque la poussière retombe, l’homme est allongé sur l’encolure du taureau immaculé, contrôlant toujours sa corne gauche de ses deux mains. Ses collègues n’en reviennent pas. Le contremaître est tout incrédule de ce renversement de situation. La bête essaie de déloger Taurion de sa position. Ses pattes fouettent les airs, son corps se cambre frénétiquement mais tel un lutteur d’arène, le jeune homme ajuste sa position pour maintenir le bovin sur le flanc. Enfin, à la faveur d’un moment d’épuisement, il se saisit de son poignard, passe son bras derrière la gorge de l’animal. Les cris pathétiques de l’animal emplissent une dernière fois l’enclos IV alors que la lame plonge dans la chair. Un filet de sang visqueux coule sur la robe blanche et sur la main de l’équarrisseur. Le regard du taureau devient morne et sans vie.  

 Après un moment, Taurion s’en va chercher un seau pour le mettre sous la blessure. Le contremaître lui fait signe de se reposer un moment, lui tend quelques torchons pour qu’il essuie le sang sur son corps. D’un claquement de doigts, il indique aux ouvriers de déplacer la carcasse dans la zone de découpe. Une douzaine de bras suffisent pour soulever la charogne et la suspendre. Les collègues de Taurion le congratulent avant de quitter l’enclos, encore émerveillés par la mise à mort spectaculaire. À son tour, le contremaître se dirige vers la carcasse qu’il considère attentivement d’un œil expert. Il saisit le couteau le plus aiguisé accroché à son tablier puis découpe, tranche, sélectionne le rond de gîte dans la cuisse arrière droite du taureau, un morceau noble et prisé. Il pose la viande sanguinolente à la texture régulière et alvéolée sur la table de travail.

 — Ce morceau est pour toi, luctator.

 Taurion hoche la tête et son supérieur lui offre une dernière tape sur l’épaule avant de s’en aller. Une fois seul, le jeune homme considère la large traînée de sang noir qui lézarde le sol de l’enclos en émettant un lourd soupir.

Aucun commentaire à afficher.
LIVE on Twitch OFFLINE on Twitch